Champlitte et l'aventure mexicaine

LE CONTEXTE

À Champlitte en 1833, la vigne, ressource principale des Chanitois, est ravagée par des gelées successives. Alors que la misère et la désolation s’installent dans le village haut-saônois, de nombreux habitants décident alors d’émigrer au Mexique en quête d’une vie meilleure. Ces expéditions qui ont principalement eu lieu entre 1833 et 1861 débutent avec Stéphane Guénot.

Les Chanitois à quai, dans l'attente du grand départ.

UNE OPPORTUNITÉ À SAISIR

En 1821, le Mexique jusqu'alors sous la domination espagnole devient indépendant. Il s'ouvre aux échanges commerciaux avec des pays comme l'Allemagne, la France... Sous-peuplé, les dirigeants entendent résoudre ce problème par l’immigration. Tout au long du XIXe siècle, différentes mesures sont adoptées afin d’attirer des migrants, principalement européens, afin de coloniser le pays et stimuler son développement.

Stéphane Guénot, originaire d’Autrey-lès-Gray en Haute-Saône, saisit cette opportunité et fait l'acquisition de terres à Jicaltepec le long du Rio Nautla pour concrétiser son rêve : y fonder une communauté agricole. N’étant pas Mexicain, il passe  par un intermédiaire, Joseph Maria Nunez, qui achète les terres à M. Montoya à son nom et pour son compte.  

Le 22 juin 1831, il est naturalisé citoyen mexicain et peut jouir de ses terres. Guénot demande alors l’autorisation au Sénat mexicain de quitter le territoire pour se rendre aux États-Unis, puis en France pour recruter des colons prêts à s’installer au Mexique.
Afin d’obtenir le financement nécessaire à la réalisation de son entreprise, Guénot crée à Dijon, le 24 avril 1833, une société par actions, la compagnie Franco-Mexicaine où des actions, d’une valeur de 1000 francs chacune, furent vendues à tous ceux qui rêvaient d’une nouvelle vie.

Vue générale de Jicaltepec et du fleuve Nautla.


LE VOYAGE JUSQU'AU MEXIQUE

En 1833, il se rend à Champlitte pour y trouver cultivateurs, vignerons, ouvriers, artisans et actionnaires indispensables à cette aventure. Dans le discours qu’il présente aux Chanitois, il promet une terre idéale et fertile, un excellent climat, l’abondance de richesses. Cette même année, 98 personnes de Champlitte et des environs bourguignons décident de partir.

Après un long & difficile voyage de 4 mois, perturbé par des conditions climatiques extrêmes et une épidémie de choléra sur leur embarcation (elle causera 12 morts), les voyageurs arrivent à Jicaltepec où ils sont confrontés à bien pire encore : un climat propice au développement d’épidémies, (cholera, fièvre-jaune) aux tempêtes fréquentes (Norte), aux insectes & animaux venimeux. Aucune maison n’était non plus construite pour eux, les terres étaient encore en friche, ils devaient construire eux-mêmes leurs habitations.

Beaucoup ayant mis leurs économies dans le voyage, ceux qui n’ont pas pu retourner en France se sont vus obligés de travailler pour survivre. Les colons ont donc commencé par cultiver du maïs, de la canne à sucre, du café et du tabac mais c’est l’exploitation de la vanille entre 1850 et 1860 qui leur procurera de meilleures conditions de vie.


DE JICALTEPEC À SANS RAFAEL

En 1860, l’exploitation de la vanille décline et en 1861, la moitié de la communauté de Jicaltepec, qui comptait alors 650 habitants est décimée par les épidémies fréquentes sur l’île à cette époque. Après cette date et pour des raisons de sécurité, les colons français s’installent de l’autre côté du fleuve Nautla, non loin de Jicaltepec et fondent le nouveau village de San Rafael en 1874 en souvenir de leur bienfaiteur Rafael Martinez de la Torre. C’est cet avocat mexicain qui permit aux familles françaises de racheter des lots de terre à des prix abordables.

Vers 1880, soit près de 40 ans après les premiers départs, environ 300 habitants de la région de Champlitte auront tenté l’odyssée mexicaine.

Rafael Martinez de la Torre

LES GUERRES ET RÉVOLUTIONS MEXICAINES

Les guerres & révolutions mexicaines (1862-1867 / 1910-1921) vont entraîner une haine et une remise en question de la présence des français. En 1917, la nouvelle constitution déclarera illégale la possession par des étrangers de propriétés à moins de cinquante kilomètres de la côte, mesure qui frappait la plupart des terres françaises. Certains soutenaient que la communauté française n’avait pas soutenu la cause de la Révolution alors que d’autres considéraient comme suspecte sa relative prospérité.

Comme l’activité agricole régionale reprenait peu à peu, en partie grâce à la vanille qui se vendait bien à l’étranger, le moyen le plus simple pour préserver les gains acquis par plusieurs générations était de devenir citoyens mexicains par naturalisation, ce que firent beaucoup de français au cours des années 1920-1930. 

Révolution mexicaine : carte du conflit.


SAN RAFAEL : VILLE PROSPÈRE

Malgré la situation difficile causée par les mouvements révolutionnaires et les divers assassinats et actes isolés perpétrés, les colons vont développer de nouvelles activités. 
  • En 1924, l’achat de taureaux Zébu lance le développement de l’élevage, activité qui devient rapidement de renommée internationale et qui ne fera que s’amplifier tout au long du siècle.
  • En 1935 jusque dans les années 1950, des plantations de bananiers apparaissent et la production de banane est très importante.
  • Enfin en 1950, on assiste au développement de la culture des agrumes qui deviendra un élément prépondérant dans l’industrie agricole.
  • En 1970, la vanille se renouvelle grâce à la fécondation artificielle.
C’est un véritable succès pour la communauté française.

Après ce succès et principalement du fait de la nationalisation de la majorité des colons français, l’attachement à la France finit par se perdre progressivement. Les colons ainsi que leurs descendants s’adaptent aux coutumes mexicaines.
Nés dans un milieu plus aisé et dans une tradition culturelle différente,  les nouvelles générations ne prêtent que peu d’attention à leurs racines. Très peu feront ainsi des voyages pour voir leurs villages d’origine et beaucoup se contentent de se souvenir de la France comme d’un endroit lointain.

Séchage de la vanille au Mexique

LE JUMELAGE

Le premier mexicain qui revint à Champlitte et renoua les liens fut Paul Capitaine en 1956. Descendant des Chanitois émigrés, il désirait marcher dans les pas de son grand-père pour le centenaire de son départ vers le Mexique. À l’époque, en 1956, le lancement du musée était en cours et c’est Paul Capitaine qui a fait le 1er don d'un montant de 200 $. Cette visite sera le point de départ d’une redécouverte de ce passé commun.
À  la suite de la visite de ce Mexicain, Jean-Christophe Demard (titulaire d’un doctorat d’histoire soutenu à l’Université de Franche-Comté) effectue de nombreux voyages au Mexique à la recherche des traces de l’émigration et permet de retisser les liens entre les deux territoires. Il  rencontre les descendants des colons et des contacts sont noués avec l’université de Vera Cruz.  

Jean-Christophe Demard, Paul Capitaine et son épouse en décembre 1982.

En 1986, le Conseil Général de la Haute-Saône et le district de Martinez de la Torre (San Rafael) décident par délibération de réaliser le jumelage des deux collectivités, destiné à rétablir les liens historiques et culturels entre les deux régions. Dans le même temps, toujours sous l’impulsion de Jean-Christophe Demard, Champlitte, ayant fourni le plus fort contingent de Haut-Saônois partis s’établir au Mexique, officialise un jumelage avec les communes mexicaines de San Rafael et Jicaltepec. 

En 1987, l’association Haute-Saône-Mexique est créée. Grâce à cette elle,  des échanges culturels entre des établissements scolaires et une coopération économique dans les domaines de l’agriculture, de l’artisanat et du développement des infrastructures ont été initiés entre le département de la Haute-Saône et l’état de Vera Cruz.




AUJOURD'HUI

À Champlitte et Outre-Atlantique, on se souvient de ces français qui sont allés s’installer au Mexique et des évènements sont organisés couramment en guise de remémoration de cette histoire collective. Dans la région de San Rafael moderne, tous reconnaissent le poids du passé français du XIXe siècle qui a donné naissance à leur statut économique actuel. Dans la région, on reconnait la valeur du travail & les produits de qualité de ceux qu’on appelle « Les Français » de San Rafael.

Depuis 1986, des contacts réguliers ont eu lieu à plusieurs niveaux. L’association Haute-Saône-Mexique, tous les ans s’efforce de renforcer les liens par des voyages réguliers et des liens forts ont été tissés avec les « cousins » mexicains.

Un des points forts de cette collaboration est aussi l’enseignement du français à San Rafael.

Aujourd’hui on trouve encore des infrastructures françaises à San Rafael, Veracruz, comme les hôtels "Maison Couturier", "Champlitte" ou "Montarlot". 

Hôtel "Maison Couturier" à San Rafael

Hôtel "Montarlot"

Côté gastronomie, les recettes du terroir chanitois sont certes revisitées comme la potée aux bananes et cancoillotte aux piments, mais toujours présentes. "Champlitte" est également une enseigne spécialisée dans la pâtisserie.

 



Dossier réalisé par Chris Sinope et Nicolas François. Juillet 2016.

Sources : 
Exposition Musée :  "Jicaltepec"
Jean-Christophe Demard : "L’aventure extraordinaire d’un village franc-comtois au Mexique"
L'Est Républicain : "Chanitois de Jicaltepec"
Mairie de Champlitte : "Le jumelage avec le Mexique" / "Bulletin d’information n°86"
http://musees-franche-comte.com : "De Champlitte au Mexique"

2 commentaires:

Anonyme a dit…

My family came from Champlitte et Thones in Haute Savoie... I Know those places, and Im proud to be part French.

Gerardo Couturier

Unknown a dit…

Très bonne idée d'avoir publié cet historique.

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